Le cri de l’huitre

D’un geste tendre, elle crée une petite réserve de sel au bord de son assiette puis pose sa fourchette. Il ne faut pas multiplier les gestes dans ces restaurants étoilés. Autour de la table, la flotte des serveurs sait tenir la distance, mais leur présence pèse sur sa nuque nacrée. 

Elle ne peut décemment regarder les autres convives, à peine le plafond d’un bleu profond puis le regard retombe, face à elle, sur la bouche entrouverte, sur les doigts, qui lui paraissent énormes, violacés comme teintés par la coquille qu’ils tiennent avec avidité. Ils sont en harmonie avec elle, mais un ton en-dessous de la matière grumeleuse, obscènement offerte qui apparait et disparait au rythme de la succion, aller-retour bruyant de l’aspiration de la chose visqueuse. Car l’huitre s’abandonne au monstre rouge. Voit-elle, dans son dernier regard, le plumetis de blanc de l’énorme muqueuse, dernière vision épaisse d’un champ de bataille cellulaire, la langue et son dépôt pâteux de vieux microbes ? Elle pense peut-être, dans cette odeur acide, retourner à la mer, elle plonge, inconsciente et puis les dents mâchonnent.

Il l’interroge : il est bon ton poisson ?  

La forme délicieuse, minuscule dans l’assiette, enrubannée de couleurs délicates, de textures d’herbes et de fleurs,  pourrait offrir un contre-point à l’aventure du mollusque, mais déjà il s’essuie minutieusement les lèvres refermées telle une issue dramatique soudain évitée ; la serviette se macule de gris, le coton absorbe le glaireux, la tache est indéfinissable.

Un instant, elle contemple le tas de coquilles parquées dans leur soupière. Est-elle plus proche de l’huitre gobée ou de la coquille évidée ? Curieusement, elle est les deux. Le vide et la matière molle.

Un relent de marée citronnée trouble soudain la perfection clinique. Netteté millimétrée de l’agencement de la table, de l’inclinaison du buste du serveur, de l’angle de son bras, des plis de sa serviette, sourire calibrée, décibel controlé, une voix  prolonge le respect du regard, demande la permission de remplir le verre avec un « Monsieur ? » pour client important.

Le liquide colore de sang la transparence du cristal. Il remercie d’un hochement de tête.

Et les gros doigts se tendent, elle frémit. Parmi les huitres vivantes encore, une victime attend. Mais c’est le verre qu’il saisit, trajet parfait vers l’orifice,  les huitres  reçoivent en douche la saveur affreusement chère du grand cru. Elles s’agitent d’un dernier soubresaut.

- Tu en veux?

Elle décline.

Ce n’est pas terminé, il se sert de nouveau et lentement, contemple, la chair nue, soupèse, admire.

- Quel corps, quelle fraicheur, quel parfum !

Il gratte, retire une dernière écaille.

- Un jour, tu aimeras, tu verras, j'en suis sûr.

Et il ouvre la bouche, la matière luisante se laisse faire.

Elle trouve presque belle cette chair orangée, vulve humide, palpitante, qui attend son amant.

 Mais elle disparait, prise, enserrée par la matière rouge,conquise, prisonnière, pénétrée jusqu’au coeur avant d’être engloutie dans le gosier de luxe.

Elle se lève, silencieuse, jette sans violence sa serviette sur son poisson précieux à demi consommé et s’en retourne vers la mer.

 

 Syvie Reymond Bagur

 

 

 

 

 Texte Le cri de l'huitre de Sylvie Reymond Bagur

 

Le cri de l’huitre