Écriture, point de vue et focalisation
Identifier le ou les narrateurs qui seront utilisés est l'une des premières étapes de l'écriture d'un récit : sera-t-il une entité non précisée extérieure à l'histoire ? Un narrateur-conteur ? Un personnage faisant partie de l'histoire qu'il raconte ? Un personnage défini, mais extérieur à l'histoire ?...
Ce choix peut se faire naturellement, être de l'ordre de l'évidence ou objet d'hésitations et de doutes, cependant, une fois ce choix effectué, pour un même type de narrateur, existent de nombreuses variantes de fonctionnements concernant notamment :
- ce à quoi le lecteur - et le narrateur - ont accès, les différentes façons de donner - ou pas - les informations au lecteur.
- sur quel mode et au travers de quel type de regard.
Deux outils permettent de classer ces options, deux notions désignées par les expressions de "point de vue" et de "focalisation".
Point de vue et focalisation: deux notions proches, mais non superposables
Le narrateurpeut-être intérieur au récit (un personnage), il peut être extérieur et non identifié peut connaitre tout ce qui se passe dans la tête des personnages ou ne pas tout connaitre, il peut aussi rester totalement à l'extérieur des pensées des personnages ou même se montrer non fiable. Voir l'article : Du narrateur omniscient aux narrateurs contemporains.
Ces différentes options (appliquées de façon plus ou moins systématique) vont avoir une influence majeure sur la façon d'écrire et, en conséquence, sur la perception par le lecteur de ce qui se déroule sur son rapport aux personnages.
Écrire une fiction, c'est donc:
- choisir un narrateur (repérable à un pronom personnel choisi ou par son absence)
- mais aussi de quel endroit et de quelle façon le ou les narrateurs parlent ou, symétriquement, de qui et sur quel mode le lecteur reçoit les informations et à quelles informations il a accès ou pas.
Deux expressions sont utilisées pour précisern classer ces différentes options narratives : le point de vue et la focalisation. Il est tentant, et c'est souvent le cas, de les utiliser comme des synonymes, mais elles peuvent être avantageusement différenciées.
Notons aussi que ces outils narratifs visant à -et créés dans le but. de - classer les textes déjà écrits, doivent être adaptés ou plutôt envisagés un peu différemment dans la perspective d'écrire.
Le point de vue
On attribue généralement à Henry James l’invention de ce terme. Cet auteur a utilisé, notamment dans ses nouvelles comme Le Tour d’écrou, une façon de raconter différente du narrateur omniscient classique. En effet, dans cette nouvelle, c’est l'un des personnages de l’histoire qui raconte : il donne donc son «point de vue» et l’auteur s’efface derrière ce point de vue particulier.
Entre focalisation et point de vue, cette dernière est l'expression la plus ancienne, elle a l'avantage d'être à la fois métaphorique et concrète.
Préciser "le point de vue" d'un texte peut être pensé à la manière dont, par exemple, l'on "choisit son point de vue" pour observer un paysage. Elle semble plus accessible, moins technique que "focalisation" qui peut paraitre une peu "jargoneuse".
Les deux expressions évoquent un dispostif optique, mais le point de vue s'accompagne d'une dimension spatiale : il évoque le point où se place l'œil qui raconte et comment se positionne ce regard : intérieur ou extérieur à l’histoire, à la pensée, à l’émotion des personnages…
Une fois situé et précisé, l'unité du point de vue fournit une unité au texte. Le lecteur entre dans une expérience, celle du narrateur autant que dans un univers propre à l’auteur.
Le point de vue semble, à première vue, un concept plus "parlant", plus naturel, mais il est aussi plus large, moins précis que la focalisation. Le point de vue peut recouvrir l'expérience subjective d'un personnage ou du narrateur, incluant des aspects comme le ton, la vision du monde ou même l'idéologie sous-jacente. Il peut ainsi prêter à confusion : le point de vue comme opinion, comme façon de penser, de juger...
On peut dire que le point de vue englobe la focalisation, mais aussi d'autres éléments narratifs.
La focalisation
La focalisation a été théorisée par Gérard Genette dans les années soixante-dix pour éviter les ambiguïtés du "point de vue". Cette expression se concentre sur l'accès, la sélection et la restriction des informations données au lecteur, le mode de présentation des événements et des informations dans un récit, en fonction de la perspective adoptée par le narrateur.
En optique, la focalisation correspond à "concentrer des rayons provenant d'un point en un autre point." L'on remarque ici la disparition spatiale présente dans l'idée de point de vue (où l'on se place) pour se centrer sur les deux pôles et le trajet de l'information.
La focalisation détermine "qui perçoit" l'histoire, c'est-à-dire le filtre à travers lequel le lecteur accède au monde narré, en limitant ou non les informations disponibles. Penser "focalisation" c'est assumer que le récit ne restitue jamais la totalité de l'univers raconté, sans prendre comme critère le type de narrateur. La focalisation met l'accent sur le fait que le narrateur oriente le regard du lecteur sur des éléments spécifiques, influençant ainsi la manière dont l'histoire est perçue et comprise. La focalisation sépare nettement "qui parle" (ce qu'on appelle la voix dans un récit) de "qui perçoit" les informations, le lecteur et précise les options possibles.
Le point de vue met l'accent sur la voix et sur ses concrétisations par les pronoms (première/troisième personne le plus souvent) et la subjectivité globale, tandis que la focalisation affine ce qui concerne les restrictions perceptives et mentales (zéro, interne, externe), indépendamment de la personne grammaticale.
Une des meilleures façons d'en comprendre les enjeux et les nuances entre point de vue et focalisation est d'en lister les principaux types en commençant par les types de focalisation qui répondent à des critères plus facilement repérables et resserrés. Ces différences peuvent apparaître exagérément subtiles et ne font pas toujours une complète unanimité chez les spécialistes, cependant, ill serait toutefois dommage de ne pas s'y intéresser, car elles éclairent des variables de la fiction, incontournables et fructueuses quand on pratique l'écriture.
Plus que les classements et les différents termes, il est interéssant d'expérimenter et de saisir les enjuex de ces "différentes façons de raconter".
-
Les principaux types de focalisation selon Genette
La focalisation classe et aborde les textes en fonction des informations que le narrateur donne au lecteur :
Qui dispose des informations ? / Quelle est l'étendue de ce savoir ?
- Focalisation zéro ou omniscience : le narrateur en sait plus que les personnages, accédant aux pensées de tous les personnages, au passé, parfois au futur et sans restriction de lieu. Le récit donne au lecteur une vue d'ensemble globale (mais jamais totale) de ce qui se passe et des modications intérieures des personnages.
- Focalisation interne : Le récit est perçu et raconté à travers la perception d'un personnage spécifique, limitant les informations à ce qu'il sait, voit ou ressent. Le narrateur dit autant que le personnage en sait, mais les informations sont limitées à une expérience particulière. Le lecteur a une vue partielle, il se rapproche du personnage.
- Focalisation externe : le narrateur se limite aux apparences extérieures (actions, dialogues et apparences visibles), il n'a pas accès aux pensées des personnages. Il adopte une posture objective et neutre. Cela crée un effet de distance, celle d'un observateur non impliqué et ne connaissant pas les motivations et émotions des personnages. Le narrateur dit moins que ce que les personnages savent ; il ne fait que décrire comme le ferait une caméra.
A la lecture de cette liste, l'on mesure combien l'on pourrait créer de sous-catégories en jouant sur ce qui est dit ou caché par exemple, chaque récit original crée une façon particulière de focaliser les informations, mais ces catégories générales permettent d'en fixer les grandes orientations.
-
Les principaux types de points de vue
1. Point de vue omniscient (panoramique, mais plus ou moins partial ou orienté)
Le narrateur sait tout sur les pensées, le passé, le futur et les lieux multiples. Il n'est pas porté par un persinnage ou un conteur.
Il utilise cette connaissance pour imprégner le récit d'une subjectivité idéologique globale – comme des commentaires moraux, des jugements philosophiques ou une vision du monde unifiée par exemple une perspective humaniste ou cynique de l'humanité.
Une omniscience peut aussi chercher la neutralité, mais celle-ci ne peut être absolue, ne serait-ce que par le choix du vocabulaire : avec une complète neutralité, nous sortirions de la littérature.
Le point de vue omniscient offre au lecteur une vue d'ensemble, mais s'intéresse aussi à la façon dont le texte guide le lecteur vers une interprétation plus ou moins orientée.
Différence entre omniscience et focalisation zéro :
On utilise l'expression de 'focalisation zéro' quand le narrateur dispose d'un accès illimité aux infos sans restriction.
Parler de "point de vue omniscient" ajoute une prise en compte de la dimension subjective du narrateur.
Par exemple, dans Guerre et Paix de Tolstoï, l'omniscience est inséparable d'une idéologie historique et philosophique, transformant les faits en une forme d'exmplification et d'amplification d'une vision.
- Point de vue interne (subjectif et lié aux expériences du personnage)
Le narrateur adopte la perception limitée d’un personnage.
Il intègre non seulement ses sensations et connaissances, mais aussi sa subjectivité – comme ses émotions, ses souvenirs personnels ou ses biais psychologiques (comme une perception paranoïaque ou un optimisme naïf). Cela crée une immersion empathique, dans laquelle le lecteur "vit" l'histoire à travers une vision du monde déformée (on peut dire aussi enrichie !) par une expérience individuelle.
Différence entre point de vue interne et focalisation interne :
- la focalisation se concentre sur l'idée que les informations se limitent à ce que le personnage perçoit
- le point de vue tient compte de la manière dont cette perception est colorée par des filtres émotionnels ou idéologiques.
Par exemple, dans L'Étranger de Camus, le "je", par la façon dont il choisit et limite les informations qu'il transmet au lecteur, fait sentir une forme d'aliénation et l'oriente vers le sentiment de l'absurde.
Dire que ce texte est écrit en focalisation externe indique que le texte ne donne pas accès à l'inétriorité, aux motivations des personnages et que le texte développe une sorte de neutraloté factuelle.
S'interroger sur son point de vue spécifique, c'est en plus des éléments précédents prendre encompte la dimension sociale ou historique du roman et interroger leur lien avec les expériences subjectives du personnage.
- Point de vue externe (objectif, mais distancié)
Il s'intéresse à la façon avec la quelle le narrateur décrit les événements de l’extérieur, comme une caméra neutre, en se limitant aux apparences visibles, mais en y infusant une subjectivité idéologique plus ou moins subtile – comme un ton ironique, nostalgique ou détaché qui reflète une vision du monde. Par exemple, une accumulation factuelle d'objets peut se lire comme une critique de la société consumériste. Cela maintient une distance, invitant le lecteur à interpréter sans être guidé, au moins en apparence.
Différence avec la focalisation externe : préciser que la focalisation est. externe indique que le texte est raconté sans accès à la subjectivité et aux pensées, tandis que la précision d'un point de vue cherche à rendre compte des biais individuels et des idéologies collectives.
cela ne sigifie pas que la focalisation classe les textes de façon superficielle ou incomplète : les enjeux de la focalisation externe sont multiples, elles font l'objet d'un article spécifique.
Dans certaines nouvelles d'Hemingway, écrites en focalisation externe, le style "behavioriste" véhicule une philosophie particulière de la vie et une vision de l'homme : il ne s'agit pas seulement de constater une limitation à des observations neutres, mais d'interprétations possibles de cette façon de raconter.
On observe que malgré leur proximité, la focalisation isole la question de la donnée et de la réception des informations (c'est un filtre très précis) tandis que le point de vue s'ouvre vers la subjectivité, l'expérience et l'idéologie : c'est une notion plus large, mais moins précise. Elle appelle des sous-catégories. Quand on parle de point de vue, beaucoup d'options sous-jacentes sont possibles et doivent être précisées notamment la "coloration subjective" du récit est variable, comment ces infos sont-elles teintées par le narrateur?
Par exemple, deux récits avec la même focalisation interne pourraient avoir des points de vue différents si l'un informe le lecteur d'une façon optimiste et l'autre les formule avec cynisme.
La focalisation pourrait sembler plus "faible", car plus étroite que le point de vue, mais elle donne une base précise pour identifier comment les informations sont données et disposer de cette base précise permet ensuite de nuancer, de complexifier sans tout mélanger.
-
Pourquoi est-ce important de prendre le temps de s’interroger sur cette question et de disposer de quelques notions sur ce sujet de la focalisation et du point de vue ?
Des combinaisons et variations de la focalisation et du point de vue sont possibles dans un même récit: de nombreux livres alternent les narrateurs et donc les points de vue à la troisième personne et même à la première. C'est l'un des espaces explorés avec beaucoup d'inventivité par la littérature contemporaine, des formes hybrides émergent par exemple des "nous" collectifs insérés dans des récits écrit para illeurs en externe.
Question de base qui reste un sujet de nombreux débats théoriques, la gestion du point de vue et de la focalisation est aussi l’une des grandes sources de maladresses facilement repérables dans les manuscrits d’apprentis écrivains en particulier les changements intempestifs.
Plus que la connaissance précises des termes et des classements, ce qui semble important ici pour celui qui écrit est de prendre conscience qu'il serait dommage de se limiter à la question du choix du "je" ou du "il", ou de l'omniscient.
Il s'agit de percevoir
- qu'un "je" peut être totalement transparent pour le lecteur ou ne pas tout lui livrer, et que cette dimension peut évoluer pendant le récit : le choix d'un pronom ne détrmine pas la focalisation du texte..
- qu'un récit écrit "de l'extérieur" peut l'être de diverses manières ou pour diverses raisons
- que ce qui est communiqué au lecteur est un choix d'auteur : par qui, avec quelle qualité (neutralté, vison de l'homme ou subjectivité), à quel moment (d'emblée, progressivement, en laissant des parts d'ombres... ) ce dernier point étant crucial dans l'écriture de la nouvelle. Voir l'article : Focalisation externe

