L'acte de manger dans l'écriture

L'acte de manger dans l'écriture
Les mangeurs de ricotta de Vincenzo Campi (1536-1591)
L’acte de manger, la façon d’incorporer la nourriture, revêtent à la fois une dimension personnelle et une dimension sociale. En effet, du social au psychanalytique, manger porte et révèle de nombreux aspects de la vie et de la psyché humaine.
Entre choix individuels et pratique rituelle, importance du geste et des sensations, c’est un excellent terrain de réflexion ainsi que d’expérimentation pour l’imaginaire et l’écriture.
En voici les principales pistes qui peuvent permettre de développer un personnage ou une scène à partir d'un rapport à la nourriture et de façons de manger. Reste ensuite à trouver les éléments de style et la construction qui leur donneront forme. Un exemple de construction réussie et ses alternatives est développée à partir d'un texte de Pascal Quignard.
—   Rapport matériel, esthétique ou spirituel à la nourriture
Utilitarisme / esthétisme
Se goinfrer / jeûner 
Plaisir des sens / dimension sacrificielle
Rapport primaire / rapport esthétique à la nourriture
 
—   Le rapport à son propre corps au travers de la nourriture 
Contentement de la satiété / ascèse
Plaisir/indifférence / rejet
Dési / dégoût
Quantité / qualité
Place de l’instinct / du conformisme social / du choix individuel
Dévoile un tempérament  : fragile, exigeant, délicat. /. puissant, quantitatif, une force vitale
 
—    Odeurs / couleurs / textures  : tous les sens sont convoqués
La nourriture par les narines, les yeux, par les mains, par la bouche, les dents, la langue, la salive, l’œsophage, la digestion…
Rapport à son corps spontané / peur de grossir
Dématérialisation avec pilules, poudres
 
—    Le geste de manger et ses diverses composantes
Du fait de humer les odeurs, la préhension, l’importance de la mastication, avaler, digérer
Qualité et rythme du geste : du vorace au délicat
Rapport de l’individu à son geste : contrôle, abandon
Pulsion / retenue
Identification / détachement
 
—     Le geste reflète un milieu, une éducation
Élégance/rusticité
Enthousiasme / retenue / indifférence    trivialité /mépris
Maintien, apprentissage social / abandon aux instincts perçu comme un relâchement ou un retour à la simplicité, à la nature
Distinction sociale et rapport à l’autre
Comportement pour soi ou pour l’autre (séduction, spontanéité…)
Une appartenance à une classe sociale se dessine ou affirme son refus
 
—      Dimension sociale et individuelle
Manger seul /  en groupe
Importance pour la cohésion communautaire : partage, communion
Habitudes alimentaires reconnaissance de ses pairs et individualisation : partage des interdits
Au contraire : l es habitudes alimentaires comme façon d’exister individuellement.
 
—      Rapport affectif
Nourriture et souvenir : la madeleine de Proust… La gorgée de bière de Philippe Delerm
La nourriture d’enfance, l’attachement culturel / le désir de nouveau, d'exotisme
Nourriture et voyage dans l’imaginaire : l’ailleurs, l’inconnu ou le connu
Le fantasme, l’obsession / l’authenticité / la simplicité
 
—       Sincérité ou contrôle
Mise en place de rituels
Capacité à s’abstraire du reste de la vie ou pas : manger sans parler, sans écouter, sans voir, sans rien remarquer…
 
—      Dimension économique
Frugalité / gaspillage
Dépense / avarice
 
—     Temporalité : l’avant, le moment de l’absorption et l’après…
Importance du temps consacré à la nourriture / réduction au minimum
 
—      Nourriture, sensations, sensualité
Sensualité des aliments
Rapport entre intérieur du corps / extérieur
Contact
Peur, méfiance poison, cause de futurs désordres corporels 
Alimentation thérapeutique
Irritation ou baume

— Dimension érotique
 Lien avec l’appétit sexuel, rapport à la chair
Corps échauffé par la nourriture, rougeur, excitation
Idée de dévorer, de manger d’amour, la « mangeuse d’hommes »
Formes évocatrices
Thème du sang
 De l’incorporation en soi
Sensualité et impudeur du corps vu en train de manger 
 
 

On peut observer dans le texte de Pascal Quignard et dans le texte de Zola ci-dessous, la diversité des dimensions explorées.

Exemple avec plusieurs personnages:
"Par exemple, il y eut là un fameux coup de fourchette ; c'est-à-dire que personne de la société ne se souvenait de s'être jamais collé une pareille indigestion sur la conscience.
Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée ; et elle était seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à chaque instant, pour soigner le père Bru et lui passer quelque chose de délicat sur son assiette. C'était même touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c'est le morceau des dames.
Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s'arrêter, parce qu'elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d'oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé.
Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n'était pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal à quelqu'un ? Au contraire, l'oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute la nuit, sans être incommodé ; et, pour crâner, il s'enfonçait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! nom de Dieu ! oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité."
Émile Zola, L'Assommoir.
 
                               Sylvie R. B.
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