Écriture et synesthésie
La synesthésie vient de la double racine grecque syn, qui signifie "avec" au sens de " union", et d'aesthesis, qui désignait la " sensation". Elle réunit, rapproche, associe, fusionne les sensations provenant de sens différents.
La synésthésie est d'abord un trouble de la perception des sensations, c'est un fait scientifique, une particularité neurologique qui fait que certains individus associent deux ou plusieurs sens à partir d’un seul stimulus sensoriel.
La synesthésie la plus répandue (65 % des synesthésies) est celle des « graphèmes-couleurs » par laquelle les lettres ou les nombres sont perçus comme colorés (cf le sonnet de Rimbaud « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu » et certaines personnes peuvent dire : « Le 6 est très tolérant avec le 5 (marron clair) qui pour moi est maladroit, hypersensible, voire naïf, alors que le 7 féminin rouge bordeaux est sévère, autoritaire, peu tolérant envers les faiblesses et ne supporte pas le 5. »
Autre type de synesthésie : Un professeur de piano associe des couleurs aux notes de musique, associations pour elle tellement évidentes et riches de sens qu’il lui arrive de dire à un élève : « Il n’est pas assez jaune, ce fa ! ».
Autre type de synesthésie concrète : « Le poulet n’était pas assez pointu ».
L’odorat et le goût sont deux sens qui procurent des sensations physiologiquement si proches et complémentaires qu'ils ont naturellement un caractère synesthésique. Cette proximité a pu être utilisée dans de nouvelles sortes de « gourdes » dans lesquelles, par un parfum (olfactif), on boit de l’eau pure en ayant l’impression de sentir un goût.
La synesthésie est donc à la fois de l’ordre du supplément, une richesse et une anormalité, un trouble.
Synesthésie littéraire
La synesthésie est donc « union », elle rapproche plusieurs sens autour d’une même sensation et rejoint par ce biais l’idée d’analogie.
Évoquant la synesthésie, August Strindberg dans Inferno (1896) a précisé « Je sais bien que les psychologues ont inventé un vilain nom grec (synesthésie) pour définir la tendance à voir des analogies partout, mais cela ne m’effraie guère, car je sais qu’il y a des ressemblances partout.
Avec cette dimension analogique, la synesthésie a quelque chose à voir avec la perception médiévale et celle de l’époque baroque qui présupposaient une harmonie cachée dans l’univers, une harmonie dont la connaissance est accessible à la seule divinité et qui ne se dévoile à l’homme que par des analogies établies entre diverses perceptions.
La synesthésie physiologique a tout d’une « hallucination » pourtant elle ne se justifie pas par un état exceptionnel (drogue, pathologie…) : c’est une perception différente, une autre façon de percevoir les sensations et de se connecter au monde. On comprend qu’elle puisse offrir une voie à explorer pour l’écriture : il s’agit, par les mots, par un effet de langage, de provoquer des émotions qui convoquent le corps, par association de « s’ouvrir » sur d’autres sensations : de se servir du langage comme d’un psychotrope !
L’écrivain mélange les sensations comme un alchimiste les substances.
Ainsi, le ciel s’associe à l’idée de nuage : matière floconneuse qui peut faire penser à quelque chose qui se mange et le ciel peut alors se manger ou bien se caresser…
Il n’y a rien de physiologique dans la synesthésie littéraire, mais certaines hypothèses évoquent une synesthésie qui nous serait commune au tout début du développement du cerveau, ce qui donnerait une réalité physique originelle à cette figure de style.
Si la synesthésie est un phénomène neurologique aux contenus arbitraires, une idiosyncrasique (chacun a les siennes) involontaire qui touche environ 4 % de la population, la synesthésie littéraire - volontaire et assumée - est un « travail » littéraire largement répandu en poésie, mais pas uniquement. On trouve dans notre Dame de Paris de Hugo : « L’oreille aussi a sa vue. »
En voici un autre exemple fameux:
"Nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé […] mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers […]." Proust, Du côté de chez Swann
Et un exemple dans un roman contemporain :
"L’été chantait doucement sur ma peau… Entre mes orteils j’écoutais la douceur de l’écoulement tiède." Sylvie Germain, Jours de colère
Ce travail synesthésique consiste à détacher les mots qui expriment les sensations du domaine qui leur est classiquement associé, d’opérer divers types de glissements de mots vers un autre domaine de la perception, différent de celui dans lequel on a coutume de les utiliser.
On retrouve ici l’idée de glissement qui est l'un des mécanismes fondamentaux de la métaphore. Cependant, les synesthésies se distinguent des associations métaphoriques qui ne sont pas arbitraires ni fusionnelles. Si les métaphores créent elles aussi des rapprochements, elles se servent non pas d'autres sensations, elles ne cherchent pas la fusion des sens, mais convoquent d'autres expériences, d'autres références. Elles opèrent des rapprochement créatifs qui peuvent rester littéraires ou être partagés au sein d’une même culture.
La synesthésie est donc un travail sur la langue, une création langagière qui propose des formes nouvelles, des images, des associations de mots inédites.
On peut la considérer comme :
- Un moyen d’exprimer les interactions multiples qui existent entre les éléments distincts de la perception.
- Une occasion d’interroger le primat de la vue dont on a coutume de dire qu’il caractérise la culture occidentale.
- Un moyen verbal, qui, par des formules inhabituelles, déstabilisent notre imaginaire et enrichissent notre perception. On retrouve ici l’idée chère à Rimbaud d’une expérience subjective faisant partie du dérèglement des sens nécessaire pour faire du poète un « voyant ».
- Une entorse nécessaire aux usages pour disposer d’un moyen de restituer des états affectifs particuliers, de verbaliser l’effusion, le ravissement, la submersion.
Ce travail littéraire sur les sensations a été théorisé par Baudelaire qui a proposé le terme de « correspondances » pour évoquer la « ténébreuse et profonde unité » de la sensation intense qui permet et justifie un rapprochement entre les sons, les parfums, les couleurs… on y retrouve une ainsi une sorte de synthèse poétique des alternatives que j’ai proposées plus haut.
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens. Correspondances (extrait des Fleurs du mal )
La fin du XIXème siècle, avec notamment les symbolistes, a cherché bien souvent du côté des zones non encore explorées de l’imaginaire (nous l’avons déjà noté avec Rimbaud et le dérèglement des sens ) comme moyen d’accès à une dimension spirituelle du monde.
Synesthésie et peinture
Un rapprochement avec l’impressionnisme semble légitime au travers de l’idée de vibration de la réalité, d’impression de l’instant, de l’humeur, de la restitution d’un état d’âme qui se libère du réalisme.
Van Gogh, Nuit étoilée

« Nous avons essayé, loin de conceptions artistiques et esthétiques qui existent, d’allumer un autre art, un nouveau poème fait de couleurs, de sons, de lumières et en mouvement, une poésie pour tous les sens... Manifeste du poétisme (1924), Karel Teige
Nous retrouvons cette quête synesthésique avec les avant-gardes du début du XXe comme le fauvisme puis l'abstraction lyrique qui s'expriment au travers d'un usage de la couleur en partie ou totalement détaché de la représentation du réel : couleur qui vibre, résonne, chante, explose, absorbe..
Synesthésie et réalité
La synesthésie, qui opère par un mouvement de glissement d’une sensation à une autre, par une sorte d'osmose sensorielle, une déformation de la sensation, évoque le rêve, elle fait de la réalité un lieu d’expérimentatio, et permet d’exprimer une dimension psychanalytique, elle provoque la surprise : autant d’éléments que l’on peut retrouver dans les tableaux de Dali, de Man Ray ou dans les collages de Max Ernst.
Il ne s’agit plus ici, comme chez Baudelaire, de retrouver l’unité du monde que le poète peut percevoir, mais d’une contestation radicale de la réalité comme accessible et unique.
Des artistes contemporains provoquent des synesthésies dans des installations. Certains, comme Nabokov, dont la perception est naturellement synesthésique, l’utilise dans leurs œuvres qui acquièrent ainsi des propriétés singulières, on peut penser qu’elles offrent un accès privilégié et peut-être objectif au réel, il est en tout cas “autre”.
Validité, contestation de la synesthésie littéraire
La synesthésie fait partie des procédés dits rhétoriques, de ces figures de style contestées et même décriées par une partie de la littérature contemporaine comme Annie Ernaux ou, pour d’autres raisons, Nathalie Quintane qualifiant de “couillons” ceux qui succomberaient encore à cette tentation de jouer avec le sens des mots et leur domaine d'application réaliste.
Ainsi, on peut ne voir dans ce type de travail poétique qu’un non-sens, du verbeux, du verbiage, de l’autosatisfaction oiseuse sans authenticité ni vérité : un simple procédé, marqueur d’une “distinction” de classe sociale : le vestige d’un art bourgeois et élitiste. Voir dans ce sens le discours prononcé
par Annie Ernaux à l'occasion de son prix Nobel.
La synesthésie se développe chez ceux qui, comme moi, voient dans l’écriture l’élaboration d’un langage à part, l'exploration d'un usage littéraire de la langue, un usage non strictement utilitaire, sociologique ou politique, ceux qui croient à l'importance de la perpétuation, renouvelée par chaque auteur, d'une “langue littéraire” qui prend des libertés formelles par rapport à la langue outil de communication. communication
La littérature est, certes, l’art de bien raconter une histoire, de créer de bons personnages, du suspense ou de réussir un partage d'expérience, mais c'est aussi un art du langage pris comme matière à sculpter, à modeler. Le travail stylistique ne se limite pas à la précision, la justesse, la fluidité et le naturel, la simplicité, elle peut aussi se libérer, ne pas se contenter de chercher la transparence ou l'oralité, pour être aussi création, invention verbale.
Pour résumer ces deux points de vue :
- La synesthésie n’est qu’un jeu de langage qui n’apporte rien à l’expérience du monde, une sorte de préciosité artificielle et éculée.
- La synesthésie permet un type de connaissance : un accès à la réalité par le voile, le flou, la vibration même qu’elle introduit. Elle propose une façon de revivifier la perception, une réponse à l’indicible, elle permet de se rapprocher de la perception telle qu'elle se donne à nous : globale, imbriquée et simultanément multiple.
Pour lire un texte poétique inspiré par la synesthésie.