Que faire de notre liberté poétique ?

Que faire de notre liberté poétique ?

 

La liberté formelle : forme et poésie contemporaine

 Plus j’écris de la poésie et plus les enjeux et les questionnements se précisent : que faire de la  liberté de la forme qui s'offre au poète depuis le XIXe siècle?
 
L’on définit souvent l’écriture poétique par le primat donné à la forme sur le message. Il y a là quelque chose de vrai et pourtant de très largement insuffisant. La poésie instaure  un rapport à la forme et au fond qu'il s'agit de spécifier sans se contenter de marquer la prééminence de la forme sur le fond. La définition précédente semble orienter la poésie vers une sorte « d’art pour l’art », un peu de fond, très au fond, un peu vague et puis la prééminence de la forme. Mais une forme dont le travail est bien souvent, dans la poésie contemporaine,  la recherche “d’informe” : quelques images, mots seuls ou en duo, fragments en chapelets sans fil…  
 
Et, évidemment, de la possibilité usée jusqu’à saturation, de la disparition de la syntaxe.
C’est devenu, bien souvent un dogme : pour faire de la poésie, il faut — et même il suffirait — de désarticuler, de faire disparaitre les articulations de la phrase. J’ai assisté à des “ateliers de poésie “ et le travail, c’était cela : délier les éléments de façon systématique, sans savoir vraiment pourquoi, ce serait cela "écrire de la poésie".
Cela m’a fait penser à ce que l’on a fait de la liberté sexuelle. Ce qui était au départ, une conquête, une possibilité nouvelle et précieuse est devenue à force d’en user et d’en abuser sans savoir ce que cela apportait - sauf qu’il fallait casser les vieilles relations et multiplier les “expériences” séparées et sans lendemain - une banalisation de l’acte sexuel, un affadissement, une perte qualitative au profit du quantitatif.
 
 

Mallarmé et la naissance de la poésie moderne

Revenons, pour tenter de comprendre, à l’une de ses sources.
Mallarmé qui le premier a affirmé cette séparation de la poésie et de la chose à dire, la disparition du sens clair, plus encore que de la syntaxe, était animé d’un grand projet poétique : la poésie était le moyen d’accès à l’Absolu derrière la banalité du quotidien. Puis il a douté de la capacité de la poésie à révéler directement l’Absolu. Tout en gardant une ambition de forme surpuissante : créer un univers de langage, il a abandonné la possibilité de dire quelque chose du réel ou seulement par suggestion lointaine, souvent hermétique : le poète crée un absolu, mais de langage.

De cette quête, n’est resté que l’idée de suggestion et de renoncement au réel : un moins-disant renonçant au travail de création d’un monde de forme et de langage. La poésie - quand elle ne se perd pas à se mettre trop directement au service d'une cause -  est devenue, trop souvent, l’art du peu, de la présence vague, du blanc, du vide  quand le monde s’agite. Comment s’en contenter quand s’impose la nécessité de réveiller le contact sensoriel et de se réapproprier la possibilité d'une vie intérieure ? 
 
Que faire de notre belle liberté poétique contemporaine?
La poésie semble ne plus oser le beau, l’intense, le tragique, le délicat dans son sens amoureux.
 

Vers une poésie de l’intensité et de la présence ?

Voici, un poème extrait de mon recueil "Des nues et…" qui est une sorte de projet poétique en acte, non pas le lyrisme du moi surpuissant, de l’idéal, mais celui de la position inconfortable du moderne qui ne renonce pas à l’intensité, ne renonce ni à la liberté ni à la quête de la forme.
 
 
"Venue d’un temps qui longtemps a rêvé
d’une richesse qui germerait de l’intérieur
ses mots en disent trop, restent là-bas, trop haut
perdus dans les nuées qui guident son regard
envol
fuite dans le refus de toutes les absences
refus de regarder, de perdre son regard
pudeur trop douloureuse à voir l’art dénudé
l’art du peu, l’art du rien, avance, à l’aveugle
tordu
se convulsionne
les mains posées à plat sur le grand mur barré
fermant la route qui menait jadis vers la Forme.
Et son chemin s’enlise
ses pieds et les mains prises dans le bourbiers des
pourquoi pas
dans les pales ornières  
du Faire sans critères."
 
 
 
 
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