Travail poétique

Travail poétique
À la veille de la publication de mon premier recueil de textes poétiques, j’ai ressenti le besoin de mettre des mots sur le travail sous-jacent à cette part de mon écriture.
Travail poétique ? Cela sonne  comme une question, une affirmation, une légère inquiétude, parfois comme un soupir. Le mot "travail" ne me gêne pas, il me convient. Travailler, retravailler comme remettre la chose à l’ouvrage, mais selon quels critères? Dans quelles directions?
 
Il faut partir de l’écriture. Chaque jour ou presque se laisser porter par l'élan de la sensibilité, la sensation, l'instant, une rencontre de mots, une image, une phrase puis se retrouver face au texte. Poème ? Texte poétique ? L’intitulé n’est pas définitivement fixé. "Texte poétique" élude un peu l’enjeu. "Poème" prend le risque de l’imposture. Je les emploie tous deux.
 
D’abord s'interroger : est-ce que ça tient debout ? Et pour cela, lire, relire, se mettre à l’écoute, percevoir ce qui "va", ce qui "coince" comme un peu de gravier dans la roue du poème. 
Une sorte de conscience s’est installée ; ce que je pourrais appeler un  "baromètre esthétique" s’est développé au fil des années d'écriture, d'ateliers, de recherche. Il est là, permanent, agissant comme une injonction à rester fidéle à ce que je vais tenter d’expliciter ici.
 
Pas des règles définitives, pas de méthode point par point, un "travail", le mot s’impose de nouveau. Il commence par la traque de ce qui sonne faux.
 
Le faux "ambiant" d'abord, celui qui m'environne, nous environne. Le "faux" du peu, du plat, du quotidien comme seul horizon. Et pour cela, résister à la simplification, cette tentante révérence à la facilité, celle qui veut plaire. 
Résister aux impératifs de vitesse qui tuent la complexité, aux pressions de la  standardisation et de l'accessibilité.
Résister à l’appauvrissement, à l'envahissement par les éléments de langage faussement poétiques aussi bien qu'à la langue utilitaire.
Résister à la dilution du sens et de la forme. A la tyrannie du "positif", du "Care", de la consolation et de la transparence.

Résister aussi à mes enthousiasmes et, pour cela, trouver la juste ligne.
Ne pas se contenter de traquer les répétitions qui alourdissent. Faire la part de l'intensité et de ses débordements, la part de l'intention nécessaire et de ses excès qui risquent d’asphyxier le texte.
Je taille, beaucoup, c’est ce qui coûte le plus : couper ce qui hurle trop longtemps, ce qui veut trop en dire.
Couper, mais sans perdre mon cap.
Contenir le surplus d’émotions, d’intensité sensorielle et conceptuelle qui me portent, mais ne pas renoncer à la densité, à la concentration parfois oppressante – comme une respiration courte qu’on refuse d’élargir artificiellement.
Laisser respirer par d'autres formes de silence et d'ouverture du texte, par la mise en page aérée et travaillée, j’y reviendrai.

Garder mon cap, malgré une fragilité. Transformer la fragilité en précision, en exigence formelle, en nuances, en vigilance. En liberté ! La liberté de la forme, de la recherche musicale et de l'invention langagière.  

Et accepter de payer le prix de cette voie étroite. Assumer le risque de l’incompréhension, du sentiment que beaucoup ne liront pas jusqu’au bout – ou du moins pas comme je l’espère. 
C’est le prix de la liberté et de la fidélité au mouvement intérieur qui m’anime. Je l’accepte, je choisis toujours, en dernier ressort, de ne pas le trahir.

Ne pas trahir l’émotion, le plaisir, l’impression de quête de justesse qui guide mon travail, cette horlogerie minuscule, mes heures passées à engrener les sons, les rythmes et les blancs sur la page. Cette aventure dans la langue, ligne par ligne, indissociable de tout le temps consacré à écrire ce recueil.
Chaque mot est pesé pour son potentiel de sens, de son et d'imaginaire, chaque passage à la ligne interrogé comme une ponctuation sonore et rythmique. Chaque ligne - ses mots, ses allitérations, ses assonances, ses reprises…- sculptée comme une miniature.
La langue est ma matière première, une matière sensible à travailler comme un peintre travaille la couleur ou comme un musicien ses rythmes et ses timbres. J'aime faire cela, travailler les textes poétiques comme de la musique.
 
Et puis mon bonheur des images ! Même si je crois pouvoir affirmer qu’il y a beaucoup de passages sans images : mots seuls, évocation simples... j'utilise beaucoup d’images et de métaphores.
Exploration des sensations, de leur rencontres, de leur mélanges, de la kinesthésie, références à d’autres domaines d’expérience… tout cela renforcé par le travail sur les sons, le vocabulaire, les rythmes… les images sont pour moi les meilleurs déclencheurs d’imaginaire.
Ce ne sont pas des tableaux fermés, encore moins des miroirs, des copies. Finalement, le mot "image" me semble réducteur, je n'en vois pourtant pas de meilleur.
 
Pour qu’elles puissent pleinement remplir ce rôle, pour que les images fonctionnent comme des propulseurs d’imaginaires, il faut leur en laisser le temps.
La lecture rapide, le survol leur couperaient les ailes.
Cela dépend du lecteur, évidemment, et de sa lecture, mais pour l’inciter à prendre ce temps de l’imaginaire, je mise sur la mise en page.

Elle fait partie du geste poétique. Textes courts, passages à la ligne, enjambement, changement et saut de page aèrent le texte, obligent le lecteur à s’arrêter. J’invite ainsi à une lecture fragmentée, discontinue. Tourner la page, c’est laisser reposer l’œil et l’esprit sur le blanc qui suit. 
Les sauts de lignes, de pages, les blancs sont mes silences.
Ces silences imposés entre les pages et les lignes sont presque aussi importants que les mots : ils en permettent "le bon usage", laissent l’espace nécessaire pour que le lecteur respire. Laisse l’image travailler, descendre en lui.
Le saut de page joue le rôle du cadre ou de l’espace mural autour d’un tableau, un blanc "sémantique", poétique, un espace ouvert que le lecteur peut ressentir, combler, prolonger.

Chaque fragment - paragraphe, page, double page isolée de blanc-  est travaillé comme une unité visuelle, sonore et émotionnelle autonome, un espace  à habiter, un tableau qu’on peut regarder longtemps, ou quitter, reprendre plus tard. Pas une explication à suivre, pas une péripétie.
 

Reste les interrogations sur le sens de ce travail.

Ce qui est certain, c'est que mon positionnement esthétique, malgré son champ d'application un peu dérisoire, se manifeste avec la force d'une nécessité : comme une sorte de stratégie d'adaptation à la réalité. L’élaboration poétique, cet infime, presque inaudible, travail sur le monde, marque ma volonté de ne pas le laisser totalement tel qu'il est. La condition d'un monde où je peux vivre.  

Pour cela, j’explore les thèmes qui reviennent, ceux de mes liens à ce monde. Les saisons, l’eau, le vent, le schiste cévenol. Les arbres. La douleur, la solitude, la perte. La beauté, la lumière. L'amour également. L'écriture poétique ne les “raconte” pas, elle les "transforme en forme" par une alchimie de musique et de mots. C'est une autre façon de témoigner, indirecte, éprise de langage.

Ainsi, mon travail poétique, reprend ce qui est venu, l'intuition, la pulsion langagière pour les structurer, les préciser, les ciseler en fragments concentrés.
Les penser aussi. Car ma poésie se  pense et se critique elle-même avec un seul précepte : garder mon cap et mon regard qui porte le sensible et ne s'y réduit pas, imprime la pensée dans la forme.

Un travail poétique, formel.  Existentiel aussi.
Une quête de spiritualité qui s'échappe toujours, incapable de se satisfaire des formes qui lui sont proposées, mais toujours en recherche.
Ne pouvant renoncer à l'évidence d'une verticalité dans un monde qui trop souvent l'écrase ou la disqualifie.
Une verticalité ? Quelque chose qui traverse, pas une promesse, une quête qui ne se contente pas de l’horizontalité du monde tel qu’il va. Refuse la dilution dans l’utile, dans l’efficacité.
Le poème devient alors, par le travail, par ce qu’il cherche, dans cette tension maintenue, peut-être, moins un texte qu’une manière de tenir.

 

 

 

 

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