Témoignage et littérature : "Le Christ s'est arrêté à Eboli"
Le Christ s'est arrêté à Eboli de Carlo Levi n'est pas un roman ; rien n'y est inventé : c'est le récit d'un authentique exil, celui que le régime fasciste imposa à l'auteur qui fut assigné à résidence dans un village perdu du sud de l'Italie en 1935. Aucune ambiguïté, donc, entre fiction et témoignage. Et malgré cela — ou plutôt à cause de cela — on s'y sent emporté comme dans un grand roman. La question qui m'est venue pendant sa lecture est justement celle-ci : qu'est-ce qui, dans un texte qui ne triche pas avec le réel, produit un effet aussi profondément littéraire ?
Un monde qui touche au mythe
Ce qui m'a emportée, ce n'est pas ou peu la condition d'exilée du narrateur, c'est le monde qu'il découvre. Le village où Levi est relégué a, littéralement, un caractère de fiction — presque mythique. On y plonge dans un univers humain qui nous est étranger, et pas seulement par la géographie : étranger historiquement, humainement, presque anthropologiquement.
L'auteur le dit lui-même : ce qu'il rencontre là ressemble à une vie quasi préchrétienne. L'observation est troublante parce qu'elle bouscule une image toute faite. Quand on pense à l'Italie du Sud, ou à l'Espagne vue de France, on imagine volontiers des terres façonnées par une foi profonde, presque mystique — des pays « habités » par le christianisme. Or ce que Levi met au jour, c'est tout autre chose : un mode de vie qui garde un contact direct avec la nature, une spiritualité qui penche du côté de la magie, vers une expérience immédiate des forces naturelles — on peut y voir une forme de paganisme. L'église existe, le curé aussi (deux curés, en réalité : le premier, chassé du village, et le second, plus habile, qui tente d'apprivoiser cette résistance). Mais la messe et le baptême se heurtent à une force plus ancienne, plus primitive — et ce mot n'a ici rien de péjoratif. Primitif au sens de plus près de la nature, au plus près des forces naturelles.
Le langage comme puissance vitale
Cette présence de la magie m'a d'autant plus intéressée qu'elle repose en grande partie sur l'utilisation de mots et de formules orales ou écrites. Car dans ce monde, on croit à la force du langage — à sa puissance active. La profération peut guérir ; elle peut aussi rendre malade, voire tuer. Le lien entre langage et force de la nature, entre langage et vitalité, y est encore essentiel, presque originel.
"Puis mon chien s'appelait Barone. Dans ces régions, les noms signifient quelque chose. Il y a en eux un pouvoir magique : un mot n'est jamais une convention ou une chose vide de sens, mais une réalité agissante. Il était donc un vrai baron, un seigneur, un être puissant qu'il fallait respecter. Si, dès le premier jour, je fus considéré avec sympathie, voire avec admiration par les gens du peuple, je le dois en partie à mon chien. Quand ils le voyaient passer aboyant comme un fou, libre et déchaîné, les paysans se le montraient du doigt et les enfants criaient :
"Regarde, regarde, moitié baron et moitié chien !" Barone était pour eux un animal héraldique, le lion rampant sur l'écusson d'un seigneur."
"Regarde, regarde, moitié baron et moitié chien !" Barone était pour eux un animal héraldique, le lion rampant sur l'écusson d'un seigneur."
C'est une idée qui vaut qu'on s'y arrête, bien au-delà du livre de Levi. Nous avons tendance à juger le langage comme un outil : un moyen que l'on évalue à son efficacité, comme un logiciel parmi d'autres — pas assez précis, pas assez riche, perfectible. Mais ce que ce texte donne à voir, c'est un état antérieur à cette séparation : un moment où la perception humaine était encore fondue dans son univers, où nommer et ressentir ne faisaient qu'un. Le langage n'était pas un intermédiaire entre l'homme et le monde ; il en était le tissu même. Ce n'est que peu à peu qu'il s'est détaché de ses deux sources — la réalité et la perception humaine — pour devenir cet outil que nous manions aujourd'hui, à distance des choses.
On pourrait dire que le langage avance comme une main qui cherche dans l'obscurité, qui tâte le réel et en enregistre, geste après geste, un peu plus de détails, de nuances, de possibilités. Le juger comme un simple instrument, dont on pourrait mesurer froidement les limites, c'est passer à côté de cette relation vivante — de cette genèse continue.
On retrouve cette force évocatrice du langage dans le style de Carlo Levi, notamment dans ses images ainsi dans :"L'interdiction était tombée comme une pierre miraculeuse dans l'eau morte de la vie ennuyeuse des seigneurs."ou dans ses pensées "La mort était dans la maison ; j'aimais ces paysans, je sentais la douleur et l'humiliation de mon impuissance. Alors pourquoi une si grande paix descendait-elle en moi ? Il me semblait être détaché de toute chose, de tout lieu, éloigné de toute détermination, perdu hors du temps, en un ailleurs infini."
Des personnages, pas des figures
Ce qui frappe aussi, c'est la manière dont Levi restitue les habitants du village. Ce ne sont pas des personnages de fiction, et pourtant ils ont la force que nos sociétés contemporaines peinent parfois à produire : des personnalités marquantes, qu'elles soient négatives — les représentants de l'administration, avec leurs petitesses et leurs fastes ridicules — ou, plus fascinantes encore, les figures paysannes.
"J'en connaissais maintenant beaucoup de ces paysans de Gagliano, à première vue tous pareils, petits, brûlés par le soleil avec des yeux noirs qui ne brillent pas et ne semblent pas regarder, comme les fenêtres vides d'une pièce sombre."
Ces dernières sont saisies dans une dualité qui ne cesse de travailler le texte : des êtres à la fois soumis et forts. Soumis à un travail sans espoir, dans une région où l'irrigation, les routes, les ponts n'ont jamais été construits, où la terre reste face à une nature indifférente, presque hostile — un climat de neige en hiver et de sécheresse extrême en été. Sans soutien technique, l'agriculture s'y réduit à l'épuisement du corps : beaucoup de fatigue humaine, peu de moyens. Ces paysans, acculés à la dette par un système qui ne leur laisse aucune amélioration possible, semblent accepter leur sort comme une fatalité.
"Ces pauvres chants résonnaient dans les rues sombres comme le bruit de la mer dans le creux d'un coquillage; ils s'élevaient sous les froides étoiles de l'hiver et s'éteignaient dans l'air de Noël, plein de l'odeur des beignets, au milieu de la tristesse de ce temps de fête."
Et pourtant, la révolte affleure facilement — parce qu'il y a, sous ce fatalisme apparent, une authenticité intacte, une force dans le rapport à la nature et au travail. On le sent bien quand on interdit au narrateur, médecin de formation, de soigner les villageois : la révolte est immédiate. Il y a chez ces gens un sens aigu de la légitimité, qui dépasse le simple rapport au droit et à l'État — un sentiment fort du bien et du mal, qui se joue à un niveau d'intensité rare. C'est la vie elle-même, au fond, qui se joue entre ces deux pôles.
Fascinant également et si bien évoqué, l'étonnant goût de l'art de ces paysans, ils improvisent des pièces de théâtre ou des joutes verbales, les mariés ont un sens inné de la danse par perception du caractère sacré du moment. Ces scènes insolites, Carlo Levi les raconte avec force et justesse. Il nous laisse percevoir, derrière les apparences de cette vie désolée et monotone, la richesse intérieure de ces hommes et ces femmes. Son style, ses images semblent faits de la même matière que le paysage et ses habitants : sobre, forte et au potentiel imaginaire puissant.
Voici le portrait de Giulia, la "sorcière" :
"Giulia était une femme grande et bien faite avec une taille mince comme une amphore, la poitrine et les flancs généreux. Elle devait avoir eu dans sa jeunesse une sorte de barbare et solennelle beauté. Le visage était maintenant ridé par les années et jaune de malaria, mais sa structure sévère gardait les traces de l'ancienne beauté, comme les murs d'un temple classique qui a perdu les marbres qui l'ornaient mais conserve intactes la forme et les proportions. Sur son grand corps majestueux, droit, respirant une force animale se dressait couverte du voile une tête petite à l'ovale allongé. Le front était haut et droit, à demi caché par une mèche de cheveux très noirs, lisses et gras, les yeux en amande noirs et opaques avaient, comme ceux des chèvres, le blanc strié de bleu ciel et de brun. Le nez était long et mince, un peu arqué. La bouche grande, aux lèvres minces et pâles avec un pli amer s'ouvrait dans un rire méchant sur deux rangées de dents éclatantes, solides comme celles d'un loup. Ce visage avait un caractère archaïque très accentué, non à la manière de l'antiquité grecque ou romaine, mais d'une antiquité plus mystérieuse et plus cruelle, née sur cette terre même, pure de tout échange et de toute influence humaine, liée à la glèbe et aux éternelles divinités animales. Une sensualité froide, une obscure ironie, une cruauté instinctive, une dureté imperméable, et une passivité pleine de pouvoir, lui composaient une expression à la fois sévère, intelligente et mauvaise. Dans l'ondoiement des voiles et de la large et courte jupe, ce grand corps se mouvait sur ses longues jambes robustes comme des troncs d'arbres, avec des gestes lents, équilibrés, pleins d'une force harmonieuse et portait droite et fière sur ce socle monumental et naturel la petite tête noire de serpent."
Une écriture qui a su trouver sa distance
Ce qui fait la réussite littéraire du texte, c'est aussi la position que Levi choisit d'occuper. Il n'appartient pas à cette communauté ; il la découvre avec le lecteur, en même temps que lui. Mais il ne reste jamais un témoin extérieur. Il cherche à comprendre, à se fondre, à entrer dans des logiques qui peuvent sembler irrationnelles, sans pour autant les faire complètement siennes : il les partage, il les pratique, sans adhésion aveugle mais sans mépris non plus. Aucune condescendance, pas même un sourire amusé devant des pratiques que l'on pourrait juger, de l'extérieur, naïves ou limitées. Carlo Levi nous fait partager son attachement pour cette terre "sans consolation ni douceur " et pour ces paysans qui vivent dans la misère et l'éloignement une "vie immobile sur un sol aride face à la mort."
Deux "beautés" dans une troupe d'acteurs ambulants :
"Les femmes n'étaient pas des actrices, mais des déesses. Elles paraissaient sorties du sein de la terre ou descendues d'un nuage : leurs énormes yeux noirs étaient opaques et vides comme ceux des statues. Leurs visages marmoréens barrés par les sourcils noirs et épais et les bouches rouges et charnues se dressaient impassibles sur leurs blancs cous robustes. La mère était grande et opulente avec la sensualité paresseuse d'une Junon archaique, les filles étaient minces et onduleuses et ressemblaient à des nymphes des bois qu'un caprice aurait fait s'envelopper de haillons bariolés."
Cette ambiguïté assumée culmine dans son rapport à la magie elle-même. Il apprend les usages de la sorcière du village — les philtres, les plantes, les potions, jusqu'aux formules d'abracadabra, qui pour nous appartiennent aux contes d'enfants mais qui, ici, sont pratiquées comme quelque chose de véritable. Que fait-il de cette croyance ? Le texte ne tranche pas, et c'est précisément ce qui le rend fascinant : il donne à voir, sans le trahir, un rapport à la nature dans son sens cosmique — un rapport vitaliste au monde, que l'homme habite sans en connaître les structures profondes, chimiques ou physiques, mais qu'il ressent, tout entier.
"A la fin, elle se laissa amener à m'initier à ces rites terribles qui, par la seule vertu de la parole, attaquent l'une après l'autre toutes les parties vivantes d'un homme, le frappent, le dessèchent et le mènent au tombeau."
Ce que le témoignage donne à la littérature
Si ce livre est de la littérature sans être de la fiction, c'est donc parce qu'il parvient à tenir ensemble deux exigences : la justesse absolue du regard — dans le choix des mots, la description des gestes, des visages, de la beauté comme de la laideur, de la pauvreté — et une capacité d'immersion qui n'efface jamais la distance de celui qui regarde. Cette même sincérité, Levi l'applique à lui-même : il se montre tel quel, avec ses hésitations, ses désirs, ses renoncements.
C'est peut-être cela, finalement, la leçon la plus précieuse de ce livre pour qui écrit : l'authenticité est affaire de regard — un regard qui refuse à la fois le jugement et la complaisance, et qui laisse au langage le temps de retrouver, l'espace d'un livre, quelque chose de sa force originelle, cette même force austère, âpre et puissamment poétique qui anime son style.
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Sylvie R. B.
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